Le Body Positive libère-t’il vraiment les femmes ?2018-10-30T17:16:12+00:00

Project Description

Le Body Positive libère-t’il vraiment les femmes ?

Et si le vrai progrès, c’était non pas de montrer des corps féminins gros, poilus, abîmés ou vieux, mais d’enfiler un pull ? 

Récemment j’ai remplacé ma passion coupable pour les tutos coiffures par le scrolling compulsif de comptes Instagram sur lesquels des héroïnes peu vêtues exposent fièrement leurs bourrelets, leur cellulite, leurs vergetures ou leurs poils, et parfois tout ça en même temps. Je précise tout de suite qu’il n’y a pas de quoi me nettoyer l’âme au savon : cette attirance n’a rien de pervers, contrairement à cette fascination franchement tordue pour les vidéos dans lesquelles des gens se crèvent leurs boutons face caméra (tapez « acne extraction » sur Youtube, si vous l’osez…). J’admire sincèrement la spontanéité étudiée avec laquelle de plus en plus de femmes souvent très jeunes assument publiquement ne pas avoir un corps de Barbie. En fait, j’aurais aimé qu’elles existent dans les années 90 : la fesse face de mon adolescence en aurait probablement été changée, et la relation ambivalente que j’entretiens avec mon enveloppe corporelle adulte l’aurait sans doute été beaucoup moins (ambivalente).

J’ai grandi sous les posters de Claudia Schiffer et Naomi Campbell, Ophélie Winter et les héroïnes de « Hartley coeurs à vif », à une époque où il ne s’agissait pas de faire la paix avec le corps que la nature nous avait donné (le concept même du body positive) mais de lui livrer une guerre sans merci pour qu’il s’approche le plus possible de celui des « vraies femmes », ces filles qui existaient à la télé, dans les magazines et aux yeux des mecs et n’avaient ni âge ni gras ni poil ni vergetures ni cellulite ni cicatrices ni rides, mais des jambes longues et lisses comme des pistes d’aterrisage et des push up qui remontaient leurs seins au niveau des ganglions.

Dans les années 90, une femme normale était tout sauf une femme naturelle : le naturel des femmes, leurs poils, leur gras, leurs rides étaient une preuve d’une sauvagerie qu’il convenait de domestiquer. Un homme sauvage pouvait être sexy, une femme sauvage était systématiquement sale, répugnante, suspecte. Même le Girl Power avait une taille de guêpe et des talons de douze : le féminisme mainstream ressemblait aux Spice Girls qui avaient toutes des abdos là où moi j’avais des Doo Waps, des sourcils ultra épilés, du gloss marron nacré même pour sortir les poubelles (j’imagine), des brushings chronophages et des jupes taillées dans des confettis qui ne révélait pas le moindre centimètre carré de cellulite. « Sois toi-même », en 1996, c’était une hérésie : qui avait envie de se ressembler quand elle pouvait ressembler à Kelly Taylor avec beaucoup d’efforts, de temps et d’argent de poche ?

Pas de bol, à l’adolescence, j’étais grande et grosse, je prenais une taille de pantalon tous les deux mois, mes bras ressemblaient à des cuisses, mes cuisses s’embrassaient à chacun de mes pas. Je passais mon temps à me fuir, ce qui était de plus en plus compliqué puisque mes frontières ne cessaient de s’étendre. Je m’appliquais néanmoins à m’éviter dans les reflets, les miroirs et les yeux des gens qui de toute façon ne me regardaient pas. C’est le paradoxe du surpoids : plus vous occupez l’espace, moins on vous remarque. Votre présence est contournée, esquivée voire redoutée car être grosse, c’est être exclue d’une société qui considère depuis les années 50 que le gras, et particulièrement le gras féminin est un défaut qu’il convient de combattre avec acharnement, d’autant qu’il suffit de traverser la rue pour maigrir dans les salles de sport, les instituts spécialisés et les cantines healthy. Rester grosse, c’est donc nécessairement la preuve d’un entêtement suspect, d’une paresse et d’un manque de civisme intolérable -car qui paie les maladies des gros.ses, hormis nos impôts, hein ? 

Je n’ai pas eu le cran de rester grosse et je suis donc réapparue socialement vers dix-sept ans, rétrécie de moitié. Et depuis vingt ans je m’efforce de rester mince, ce qui est encore plus dur que dans les années 90, il n’y a qu’à regarder Victoria Beckham : mince à l’époque des Spice Girls, elle peut carrément passer sa jambe dans le chas d’une aiguille aujourd’hui.

Ma période Twingo a laissé de fines vergetures blanches sur mes hanches et de la cellulite derrière mes cuisses que j’ai passé plus de la moitié de ma vie et des semaines de salaire à tenter de faire disparaître, comme si ces caractéristiques physiques que j’ai appris à considérer comme des défauts étaient un indice de ma valeur en tant qu’individu, comme s’ils décotaient la femme que je suis devenue. Depuis peu j’ai attaqué un autre chantier : celui de mon visage que j’essaie d’empêcher de tomber dans mon soutif à grand renfort de crèmes trop chères et de massages inefficaces qui me donnent au moins la satisfaction de « faire quelque chose » et de ne pas « me laisser aller. »

Bien sûr, j’ai honte. Bien sûr, j’aimerais moi aussi avoir une épiphanie devant mes tubes de crèmes dépilatoire/anti-âge/anti-cellulite et tout laisser pousser – gras, poils, rides- pour assumer devant tout le monde, avec fierté et sans filtre. Les complexes, c’est so 2017.

Et puis avec le temps gagné à laisser la nature faire son boulot, je pourrais lire, voir mes ami.e.s, aller davantage au cinéma ou au musée… ou me mettre à poil et peindre mes vergetures avec de l’eye liner pailleté et poster des photos à côté de mes buttfies sans filtre, donc… Ce qui est très Girl Power.

A moins que ?

La multiplication des comptes dédiés au body positive et des hashtags afférents – #embracethesquish, #gainingweightiscool, #allbodiesaregoodbodies, #respectmyrolls, pour n’en citer que quelques-uns- est évidemment un progrès, en ce sens qu’il donne à voir des corps féminins qui n’existaient tout simplement pas il y a cinq ans. En 2014, les grosses n’existaient pas. Les femmes de plus de quarante ans non plus, et les filles n’avaient pas de poils (et elles faisaient caca pailleté, car il y a cinq ans, les femmes étaient des licornes). Voir la diversité des corps est le premier pas vers l’acceptation et le respect de ceux qui sont différents des canons établis… par des hommes. Et puis il n’est sans doute pas inutile de rappeler que ce n’est pas un corps qui rend heureux, mais la relation que l’on entretient avec lui. Faire la paix avec le sien permet sans doute de gagner non seulement plusieurs centaines voire milliers d’euros et d’heures, mais il permet aussi d’alléger son ego et son esprit de plusieurs kilos.

Moi-même, j’ai beau garder les bras collés le long du corps comme un Playmobil en été si je suis en panne de rasoir, j’ai relativisé certains de mes complexes – pas tous, mais un certain nombre. J’ai arrêté de me tenir les tempes en souriant, par exemple. J’essaie de me convaincre que les petits cratères sur mes fesses sont des fossettes et que j’ai le cul riant. Bref, mon corps et moi cohabitons en bonne intelligence : il me donne du plaisir et me permet d’aller d’un endroit à un autre, aussi je lui pardonne de plus en plus volontiers de ne pas être comme j’aimerais qu’il soit.

Mais je ne suis pas prête pour autant à le déshabiller pour l’aimer aussi radicalement devant tout le monde. Un peu parce qu’il n’a pas assez d’intérêt, mes parents n’étant pas Rodin et Claudel (sorry not sorry, Corps), beaucoup parce que je n’ai pas besoin qu’il soit validé pour l’habiter.

Or s’il a l’immense mérite de donner à voir des corps féminins différents et joyeux de l’être, le mouvement body positive procède aussi du ressort qu’il dénonce : la dictature de l’image, la quête de l’approbation du corps des femmes par une foule d’anonymes.

Le vrai progrès consistera non pas à montrer son corps poilu, gros et/ou vieux pour qu’il soit validé sur les réseaux sociaux, mais à ne plus montrer son corps du tout, afin que la cantonade se concentre non plus sur ce qui se voit mais sur ce qui ne se voit pas : notre rate par exemple, ou notre poumon gauche, voire notre esprit ? Une idée, comme ça…

Retour à l’accueil
A lire : « On ne naît pas soumise, on le devient » (éd. Climats) de la docteure en philosophie et enseignante Manon Garcia, qui étudie la soumission choisie par une majorité de femmes pour correspondre aux codes de la féminité tels qu’ils sont véhiculés par la société et ainsi, être acceptée par elle. Polémique et édifiant. 
A voir : « Les féministes : à quoi pensaient-elles ? », un documentaire Netflix sur le féminisme des années 70 réalisée par Johanna Demetrakas, qui rappelle notamment que les filles étaient obligées de suivre des cours de corvées ménagères qu’on appelait pudiquement « économie domestique », et le contexte de l’émergence de l’afro-féminisme. 
A écouter. Les quatre émissions de « La compagnie des auteurs » que Mathieu Garrigou-Lagrange consacre à l’oeuvre de mon Dieu sur cette Terre, l’écrivaine Toni Morrison, l’une des huit femmes à avoir reçu le Nobel de littérature et la seule afro-américaine. Si vous n’avez pas envie de (re)lire Beloved, Home ou Sula (et les autres) après ça…
A voir. « Le grand bain », la comédie très réussie de Gilles Lellouche, qui met en scène des personnages masculins avec des émotions et des sentiments. Un peu comme dans la vraie vie, en fait, sauf qu’on n’a pas trop l’habitude de voir des héros tendres et vulnérables au cinéma. Vive les nouvelles masculinités, IRL et au ciné !